[dossier] Intelligence Artificielle : entre menaces et opportunités pour le marché du travail – Part.3

Au Sénat, Laurent Alexandre met en garde les politiques : l’IA va disrupter le marché du travail !

Un peu moins de 10 ans après la vente de son site Doctissimo, Laurent Alexandre, urologue, énarque et diplômé d’HEC, est devenu une figure de proue de la vulgarisation technologique. Passionné par les NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique et sciences Cognitives), il est l’un des conférenciers les plus sollicités[1] lorsqu’il s’agit d’aborder les mutations induites par la révolution numérique sur nos sociétés.

Invité par le Sénat à une audition publique[2] dédiée à l’Intelligence artificielle le 19 janvier dernier, il a tenu un discours alarmiste mais pragmatique[3] sur les défis socio-économiques auxquels nous confronte le développement extrêmement rapide de cette science informatique. En éliminant du débat, dès le début de son intervention, les questions liées au développement hypothétique d’une IA forte (singularité), ce dernier à recentré le débat sur les risques socio-économiques que nous fait courir, dès aujourd’hui, l’IA dite faible. Car si l’Intelligence Artificielle semble encore loin de menacer l’humanité, nul doutes qu’elle va transformer le marché du travail dans les prochaines décennies… Et si d’ici 2050, tous les métiers non-complémentaires de l’IA disparaissaient, comme l’affirme cet entrepreneur aguerri ?!

« En matière d’IA, nous sommes des pays du tiers monde »

En lâchant cette phrase, comme une bombe, en guise d’introduction, Laurent Alexandre entendait bien interpeller les politiques sur le retard pris par l’Europe et l’inaction de ses politiques face à la déferlante IA.

Ce dernier explique qu’en « exportant » nos meilleurs spécialistes en IA, à l’image de Yann LeCun recruté par Facebook, et en important l’intelligence artificielle quotidiennement sur nos terminaux connectés, nous creusons encore un peu plus le fossé qui nous sépare des grands acteurs web américains d’une part (GAFAMI : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft, Intel) et chinois d’autre part (BATX : Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). Ces « plate-formistes » numériques, auxquels nous avons déjà cédé une partie de notre souveraineté numérique en leur laissant exploiter nos données personnelles[4] (données de navigation, profils médias sociaux…), disposent d’une longueur d’avance qui risque de nous couter cher dans la course au développement de l’Intelligence Artificielle !

Car actuellement, en matière d’IA, c’est le volume de données que l’on soumet aux algorithmes d’apprentissage qui est déterminante : « un mauvais algorithme entrainé par beaucoup de données est plus performant qu’un algorithme de meilleure qualité entrainé avec peu de données ». Résultat, « nous sommes devenus les idiots utiles de l’IA » et plus précisément des GAFAs, qui en plus d’exploiter notre « temps de cerveau disponible » à des fins commerciales, nous font quotidiennement travailler pour eux. Après tout, pourquoi payer des ingénieurs pour qualifier des contenus (photos, vidéos…) destinés à faire évoluer l’IA alors que les utilisateurs le font gracieusement !

Sans acteurs comparables en Europe, et privé de ce nouvel or noir numérique, l’écart entre continents risque de se creuser progressivement. Dès lors, si elle ne parvient pas à enrichir son écosystème d’acteurs web et plus généralement à préserver sa souveraineté numérique, « l’Europe ne disposera plus des ressorts économiques qui seront indispensables à sa transition industrielle et donc sa croissance économique » alerte Laurent Alexandre. Pour illustrer ses propos, il utilise un exemple particulièrement parlant : « Les 55 petits génies de Whatsapp ont créé, en quelques années, 23 milliards de dollars de valeur, alors que les 130.000 travailleurs des usines Peugeot ont créé moitié moins en faisant les 3/8 depuis plus d’un siècle ! ».

Il est impératif de développer ces nouvelles formes de création de valeur si nous ne voulons pas que l’Europe se paupérise et ne se transforme en « une colonie numérique de la Silicon Valley ». D’autant que « l’Intelligence Artificielle a un coût quasi nul au regard de l’intelligence biologique » ajoute Laurent Alexandre… Une menace qui risque de sérieusement déstabiliser le marché du travail dans les années à venir !

L’IA menace nos emplois bien plus que les robots

Selon Laurent Alexandre, nous nous sommes focalisés sur la robotique, persuadés qu’elle se substituerait à l’homme en assurant le travail peu ou pas qualifié, notamment dans le secteur de l’industrie. Or pour celui-ci : « la robotique, c’est une alouette d’IA, dont le coût relatif s’effondre, et un cheval de mécanique dont le coût ne baisse que très lentement ».

Ainsi, en s’exonérant des contraintes mécaniques de la robotique, l’IA aurait un coût presque nul et par conséquent un impact majeur sur le marché de l’emploi. Mais quels emplois seraient directement menacés ? Pas uniquement les emplois non qualifiés, nous répond l’énarque qui poursuit en lançant : « d’ici 2050, 100% des emplois non complémentaires de l’IA auront disparu ». Ce dernier en profite au passage pour évoquer son scepticisme quant aux travaux prospectifs[5] du Conseil d’Orientation pour l’Emploi, qui estiment que 10% des emplois sont réellement menacés par l’automatisation et que les autres se transformeront plutôt que de disparaître. Dans une interview[6], Laurent Alexandre précise ses convictions : « l’IA va toucher des professions qui ne s’y attendaient pas, des emplois tertiaires, intermédiaires ou même très qualifiés : comptables, juristes, chauffeurs, radiologues, professeurs ou encore journalistes… ». Citant une étude[7] réalisée par l’université d’Oxford et largement commenté dans la presse anglo-saxonne[8], ce dernier considère qu’avec près de 50% des emplois actuels menacés par l’automatisation, « la paupérisation relative de nos population est une certitude ».

Il y a urgence à réformer l’éducation initiale et continue

Le tableau dressé par l’entrepreneur aux responsables politiques est-il volontairement particulièrement pessimiste ? Ce sérial entrepreneur, habitué des interventions publiques, aime les formules qui interpellent et en a déjà usé pour aborder les enjeux liés à l’évolution des sciences du vivant (NBIC) et au transhumanisme[9]. Quoiqu’il en soit, ce dernier se contente rarement de lister des risques sans enrichir le débat de pistes de réflexion pour y répondre. Ainsi, dans une interview pour le monde[10], il déclarait : « pour que les mutations technologiques telles que l’IA permettent l’émergence de nouveaux métiers, deux conditions sont nécessaires : le marché du travail doit être flexible et les travailleurs doivent être formés […] Si l’éducation ne progresse pas au rythme de la frontière technologique, une part croissante de la population ne pourra acquérir les nouvelles qualifications et la dynamique Schumpétérienne débouchera sur une crise sociale et politique. ». Conviction que l’énarque a réaffirmée lors de son intervention devant les sénateurs français.

Ainsi, au regard des mutations marquées qu’induit l’IA et plus largement le développement des technologies numériques sur le marché de l’emploi, il semble plus que jamais indispensable de développer des mécanismes d’apprentissage tout au long de la vie. Pouvoirs publics, entreprises et acteurs de la formation ont par conséquent un défi de taille à relever : faire de la France et plus largement de l’Europe une société apprenante !

Sources

[1] 10 choses à savoir sur Laurent Alexandre, gourou de l’Intelligence Artificielle
[2] Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) : audition publique sur l’Intelligence Artificielle.
[3] Vidéo de l’intervention de Laurent Alexandre au Sénat
[4] Internet 3.0 peut-on reprendre le contrôle aux géants du web ?
[5] L’intelligence artificielle menace-t-elle nos emplois – public sénat
[6] Le début du vertige face à l’intelligence artificielle – La tribune
[7] Frey C.B. and al, « The future of employment : how susceptible are jobs to computerisation », Dpt of Engineering Science, Oxford university, 2013.
[8] « 47% of all jobs will be Automated by 2034, and no government is prepared » says Economist
[9] TEDx – Le recul de la mort – l’immortalité à brève échéance
[10] Education : frontière technologique et populisme – Le monde

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